Nous avons rencontré Monique Seefried

Monique Seefried, née en Tunisie de parents français, est devenue citoyenne américaine en 1985. Docteur en histoire de l’Université Paris-Sorbonne, elle travailla entre 1982 et 2002 comme conservateur au Carlos Museum de l’Université d’Emory, ou elle enseigna également l’archéologie. Entre 2003 et 2009, elle fut la présidente du conseil du Baccalauréat International. Depuis, elle consacre son temps à honorer la mémoire des soldats de la Première Guerre Mondiale. En tant que présidente de la Croix Rouge Farm Memorial, elle a construit un monument dédié à la 42e Division américaine en France.


Quelle était la raison principale que Wilson a donnée au Congrès lorsqu’il lui a demandé de déclarer la guerre à l’Empire Allemand ?

Dr. Monique Seefried — Trois raisons ont été données au Congrès. La plus immédiate était le Zimmerman Telegram, un communiqué allemand secret adressé au Mexique, lui promettant de regagner ses terres perdues en 1848 si celui-ci rejoignait les Empires centraux. Aujourd’hui même durant mes conférences, lorsque je mentionne que l’Allemagne envisageait d’arracher des états à l’Union, je remarque une réaction choquée. Les Etats-Unis n’ont jamais perdu du territoire lors d’une guerre, donc vous imaginez à quel point c’était une insulte à l’honneur national. On pourrait comparer le télégramme à la dépêche d’Ems qui a précipité la Guerre de 1870.

Trois raisons pour l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917: le Zimmerman Telegram, les intérêts économiques de l’Union, et le désir de jouer les premiers rôles à l’international.

La seconde était une raison économique : la flotte de surface allemande ne pouvait pas dégager le blocus dans la mer du Nord — elle avait choisi de conduire une guerre sous-marine à outrance, espérant asphyxier le commerce anglais qui dépendait en grande partie des livraisons américaines. L’économie américaine dépendait elle aussi du commerce avec l’Europe, et le fait que l’Allemagne ne respectait pas la liberté des mers menaçait donc des intérêts vitaux américains.

La troisième raison était de pouvoir participer au nouveau système international comme grande puissance et de rétablir de l’ordre en Europe le plus rapidement possible, entre autres pour permettre au commerce de prospérer. Cette raison reste controversée, parce qu’il n’y avait pas de « gentils » et de « méchants » comme on allait le voir pendant la Seconde Guerre Mondiale. Wilson choisit donc le camp britannique pour des raisons de politique interne (le pouvoir était concentré entre les mains de grandes familles d’origines anglaise, sur la côte Est pro-Alliés) et commerciales (la Royal Navy était la plus puissante au monde). John Adams avait choisi le camp Britannique lors de la Révolution Française pour ces mêmes raisons.

La Farewell Address de Washington est souvent citée comme raison pour ne pas intervenir dans les conflits extérieurs.

L’intervention américaine dans la première guerre mondiale était-elle nécessaire pour les Américains et pour les Alliés ? Comment Wilson a pu-t-il réconcilier l’entrée en guerre avec la Farewell Address de George Washington en 1796 ?

D’un point de vue purement militaire, l’entrée en guerre des Américains était absolument nécessaire pour la victoire des alliés : les Allemands battaient les Russes à l’Est et auraient pu bientôt renforcer le front Ouest et percer les lignes Franco-Britanniques. Du point de vue américain, l’entrée en guerre était moins pressante, mais tout aussi nécessaire. Sans armistice, le commerce américain aurait continué à souffrir. Il faut comprendre que les intérêts économiques et commerciaux occupent la première place dans la diplomatie américaine.

La Farewell Address de Washington est souvent citée comme raison pour ne pas intervenir dans les conflits extérieurs. Quand les Etats-Unis ont rejoint les alliés, ce n’était qu’une alliance temporaire, ce qui ne contredisait pas l’esprit de cette lettre. Washington mentionne plusieurs fois l’importance de la paix et de la prospérité pour le bien-être de la république. La Première Guerre Mondiale nuisait à cette paix et prospérité, d’où le besoin d’intervenir.

Même sans la Société des Nations, la classe politique européenne n’aurait pas intervenu en Espagne ou en Tchécoslovaquie. La création de la SDN était donc essentielle pour poser les fondations de l’ONU trente ans plus tard.

Pourquoi la Société des Nations a-t-elle échoué ? Etait-ce inévitable ?

La Société des Nations ne pouvait qu’échouer pour plusieurs raisons. Tout d’abord, beaucoup d’Allemands n’ont pas réalisé que leur pays avait été battu, puisque les armées allies n’ont jamais mis pied sur le sol allemand. Le mythe du stab in the back (la Dolchstoßlegende, une invention récurrente des nationalistes allemands de l’entre-deux-guerres) a donc contribué à la remilitarisation de l’Allemagne, et ce ne sera qu’en 1945 qu’un système d’ordre international stable émergera. Le fait que les Etats-Unis n’ont pas rejoint la Société des Nations est évidemment un problème — l’Amérique est la seule nation capable de garantir les nouvelles frontières en Europe. Enfin, le mouvement anti-guerre qui gagne l’Europe a empêché la destruction des idéologies totalitaires. Même sans la Société des Nations, la classe politique européenne n’aurait pas intervenu en Espagne ou en Tchécoslovaquie. La création de la SDN était donc essentielle pour poser les fondations de l’ONU trente ans plus tard.

Quels changements sociaux la guerre a-t-elle amené aux Etats-Unis ?

Comme la Guerre de Sécession avant elle, la Grande Guerre a eu un effet extraordinaire sur la cohésion sociale américaine. La conscription massive a permis d’intégrer un tiers de la population, tiers qui était constitué soit d’immigrés, soit d’enfants d’immigrés. Les Siciliens, Allemands ou Polonais qui étaient mal vu par la majorité anglo-saxonne ont pu enfin être perçus comme étant de « vrais américains ». C’était aussi le cas pour les américains du sud, dont les grands-pères avaient combattu contre l’Union, mais qui étaient à nouveaux considérés comme américains grâce à leur service en France. Les Indiens sont devenus citoyens quelques années après la guerre grâce à leur bravoure sur le champ de bataille. Les unités noires n’ont pas vu leur sort s’améliorer à leur retour, mais le respect qu’ils ont reçu de la part des français plus tolérants les a poussés à réclamer leurs droits dans les années à venir.

La Première Guerre Mondiale est une guerre oubliée aux Etats-Unis, de même que la Guerre de Corée

L’ American Legion, constituée de vétérans de la guerre, a été fondée à Paris et fut une force politique conséquente dans l’Après-Guerre, comme dans beaucoup de pays en Europe. Similaire à la Grand Army of the Republic de la Guerre de Sécession, elle a permis à des vétérans de tous les coins du pays de former une fraternité qui n’existait pas dans un pays aussi large que les Etats-Unis.

Quelles leçons doit-on tirer de l’intervention américaine, et comment doit-on honorer la mémoire des soldats ?

La Première Guerre Mondiale est une guerre oubliée aux Etats-Unis, de même que la Guerre de Corée par exemple. Malheureusement, la Première Guerre Mondiale n’est pas bien représentée à Washington — le monument national se situe à Kansas City. La World War I Commission, à laquelle je participe, a pour but de construire un monument dans Washington DC. Ce monument sera essentiel à préserver la mémoire des soldats qui sont morts en Europe — ils sont plus nombreux que les morts des Guerres de Corée et du Vietnam réunies, et ceci en seulement un an de combat. A peu près 19 millions d’américains visitent Washington chaque année, c’est donc un espace que la Première Guerre Mondiale doit physiquement occuper pour rester gravée dans la mémoire collective.

Connaître la guerre est essentiel pour comprendre de nombreux enjeux géopolitiques aujourd’hui, surtout au Moyen-Orient et en Europe, car c’est après cette guerre qu’un véritable système international a été établi. Je tiens à mentionner le rôle important que la guerre a joué dans la création d’instituts pour étudier les affaires internationales. La guerre a particulièrement touché les jeunes hommes des classes supérieures — officiers subalternes, ils avaient 88% de chances de mourir car c’étaient eu qui menaient leurs troupes à l’assaut des tranchées ennemies. Cette « génération perdue » a poussé de nombreux intellectuels à innover dans le domaine éducatif. Kurt Hahn, juif allemand, a créé de nombreuses écoles ou les enfants de grandes familles pouvaient se mélanger et s’enrichir de leurs différences. Son expérience dans ce domaine a énormément contribué au développement du Baccalauréat International. Aux Etats-Unis, l’université de Georgetown à Washington a créé son école des affaires étrangères en 1919 pour former un corps diplomatique nouveau.

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