Nous avons rencontré Joseph D’Urso

Nous avons rencontré Joseph D’Urso, analyste politique de la BBC où il travaille dans la section qui correspondrait, par méthodes, contenus et intuitions aux « Décodeurs » du Monde. Il s’agit d’un entretien important pour comprendre les enjeux médiatiques et idéologiques britanniques contemporains (le journaliste nous a néanmoins précisé que ses propos n’engageaient en rien la BBC).


ATTENTION ! Cet entretien n’est pas censé représenter le point de vue de la BBC

Brexit représente un moment de changement essentiel. L’Écosse pourrait vouloir solliciter à nouveau un référendum, l’Irlande du nord vient de voter en rupture avec son histoire récente. Le Royaume, plus que jamais, paraît désuni. Tout est remis en question — tout sauf la continuité monarchique. Comment expliquez-vous l’absence de thèmes républicains dans le débat et en particulier dans les médias ?

Joseph D’Urso — Le mouvement républicain n’a aucun soutien conséquent. La Reine d’autre part jouit d’un crédit constant et diffus, elle ne sera certes pas éternelle, mais ses héritiers, en particulier William, peuvent aujourd’hui compter sur une véritable ferveur populaire. Les médias, surtout quand ils visent l’objectivité des faits, représentent des mouvements qui sont déjà présent dans l’opinion, il n’est donc pas question de suivre un mouvement d’opinion qui n’a pas de soutien. Cependant ce n’est pas entièrement exact de parler des médias comme s’ils formaient un bloc uni homogènement favorable à la monarchie. Par exemple, The Sun, le plus grand journal en termes de ventes qui était par ailleurs pro-Brexit, s’est récemment permis de critiquer le Prince William car il n’a pas assisté à des services officiels, et qu’une vidéo le montrait en train de danser d’une manière peu orthodoxe.

La politique est devenue complexe. Il est devenu difficile de l’expliquer, de la raconter

Ne croyez-vous pas qu’il y ait une certaine tendance à la nuance des nouvelles explosives en cette période, une tentative de traduire la stabilité ? À titre d’exemple le vote aux législatives irlandaises du 2 mars dernier qui présentait pourtant un caractère de rupture très impressionnant, n’a presque pas eu de place dans les media britanniques.

Il s’agit d’un moment où la politique est devenue complexe, où il est devenu difficile de l’expliquer, de la raconter. On en souffre notamment quand il s’agit de parler de l’échelonnement géographique enchevêtré de la dévolution, ou quand il s’agit de disposer de prétextes historiques pour rendre lisible une nouvelle, comme c’était le cas du vote irlandais, où l’on pouvait considérer qu’une partie de la population n’avait plus accès aux problématiques historiques qui ont débouché sur la paix du Vendredi saint en 1998. Or, sans avoir ce prétexte cette nouvelle demeurait, sans doute, peu conséquente et donc, peut-être, mais il s’agit seulement d’une hypothèse, elle n’a pas reçu l’attention qu’elle aurait probablement méritée.

Brexit a, comme la ligne d’Apelle, porté une scission à l’intérieur de la scission du camp politique. À l’intérieur du parti conservateur ou du parti travailliste, des courants devenus de fait contradictoires pendant la campagne référendaire doivent aujourd’hui coexister. Les partis seront-ils suffisamment souples pour absorber des positions aussi divergentes ou faudra-t-il passer par la construction d’une nouvelle forme politique ?

L’Europe a parfois conduit le parti conservateur britannique à se diviser. À présent, pour le moment, il est très uni. Presque tous les membres du parlement qui avaient soutenu l’option Remain — parmi lesquels figure bien entendu le premier ministre Theresa May ainsi que beaucoup d’autres ministres — soutiennent avec fermeté la position du gouvernement : il faut acter l’article 50 et commencer les négociations, en abandonnant le marché unique. Le parti travailliste est aujourd’hui plus divisé. Le secrétaire et son entourage soutiennent la motion du parlement qui donne le pouvoir au gouvernement d’acter l’article 50 et de commencer les négociations, mais plusieurs membres du parlement s’y opposent. Les démocrates-libéraux (lib-dem) voudraient organiser un deuxième Référendum au sujet des termes de la négociation, mais ils ne sont représentés qu’à la hauteur de neuf parlementaires. Le parti nationaliste écossais (SNP) vote contre le gouvernement au sujet du Brexit, mais ils n’ont qu’à peine 10% de représentants. Le parti démocratique unioniste nord irlandais soutient le gouvernement au sujet du Brexit, ce qui permet une large majorité pour le Brexit à Theresa May, comme l’illustre avec des graphiques cet article. UKIP n’a pas obtenu beaucoup de soutien dans les quelques élections que nous avons eues depuis Brexit. Certaines personnes émettent l’hypothèse qu’il est difficile pour eux de réussir à se différencier d’un gouvernement qui acte Brexit.

La critique au régime parlementaire, “la grande invention politique anglaise”, semble devenir de plus en plus vigoureuse après le Référendum. On se souviendra de la première page du Daily Mail qui déclarait “ENEMY OF THE PEOPLE” les juges imposant la médiation parlementaire à l’issue référendaire. Croyez-vous que cette nouvelle tendance pourrait porter à l’exigence d’une réforme du système constitutionnel britannique ?

Il s’agit d’un problème intéressant. La “souveraineté parlementaire” était un thème clef de la campagne du Leave, pour qui il s’agissait de restaurer les pouvoirs de Westminster qui avaient été déplacés vers Bruxelles dans les dernières années, “take back control” était en ce sens l’un de ses slogans plus populaires. Or au début au moins le gouvernement voulait acter l’article 50 sans passer par un vote du parlement. L’autorisation à acter l’art 50 a bien été adoptée par une large majorité à la chambre, mais seulement après que des juges ont rendu ce passage nécessaire.

Personne n’a rien vu venir dans les dernières années.

Quelle force politique pourrait aujourd’hui obtenir le soutien d’une Londres qui a voté parfois à 75% pour Remain et au même temps des campagnes qui ont majoritairement choisi la voie symétrique lors du référendum ? S’il n’y en a pas — ne sommes-nous pas face à un problème qui pose une question de réorganisation géographique, l’échelle nationale est-elle encore adéquate à gouverner par la représentation le Royaume Uni ?

Les sondages montrent que le Parti Conservateur est aujourd’hui de très loin devant dans les sondages. Ce constat pourrait changer si les effets du Brexit devaient se réveler mauvais pour l’économie. La situation est certainement très volatile. Personne n’a rien vu vénir dans les dernières années, je ne vais certainement pas me risquer moi-même dans cet exercice !

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