Nous avons rencontré Marco Filoni

L’auteur de la biographie philosophique de Kojève, Le philosophe du dimanche, nous fait entrer dans les coulisses des négociations du GATT création kojévienne. Ses capacités diplomatiques étonnantes, ainsi que le parcours de son formation sont présentés par une série d’anecdotes.


Groupe d’Études Géopolitiques — Un récent article sur Politico.eu constatait comment la figure de Kojève vivait encore dans l’ombre, nous contraignant à un travail de fouille pour comprendre la mesure de son action diplomatique et philosophique. En tant que biographe, pourriez-vous nous fournir des éléments pour comprendre si son rôle est bien celui d’un « architecte de l’Europe » ?

Marco Filoni — C’est une question dont la réponse est difficile. Il faut regretter que jusqu’ici manque encore un travail de fond qui puisse établir avec clarté le rôle qu’il a joué dans la construction diplomatique et institutionnelle européenne. Son côté politique reste ainsi peu connu. Je souhaiterais vraiment que quelqu’un entreprenne et vienne à bout de ce travail difficile parce que pour ma part je ne peux témoigner que des sensations que j’ai eues dans l’écriture de sa biographie philosophique et encore d’une série de témoignages — parmi les plus célèbres il faudrait citer ceux de Raymond Barre, d’Olivier Wormser et de Robert Marjolin. Au-delà du rôle purement factuel, cependant, ce qui est certain c’est qu’une partie de ceux qui ont été les plus actifs dans la constructions des institutions européennes ont subi la fascination et ont suivi les conseils de Kojève.

Auriez-vous un exemple précis?

On peut penser au GATT, le fameux accord dont Kojève s’est occupé particulièrement et dont les séances se tenaient à Genève. De ce que je sais, l’influence de Kojève y a été fondamentale : on peut dire que si le GATT a eu la forme qu’il a eu, on le doit en grande partie à Kojève.

Kojève est sans doute le dernier grand théoricien de la politique à avoir su utiliser la philosophie et en particulier la dialectique pour penser l’activité politique concrète, la géopolitique. Comment peut-on expliquer ce phénomène ? Croyez-vous qu’une figure comme celle de Kojève puisse réapparaître ?

Il faut à ce propos faire deux remarques. La première est d’ordre purement biographique, Kojève était Russe, il s’était formé au début du siècle dans le cadre de ce qu’on appellera plus tard la Renaissance philosophique russe, il venait d’une famille cosmopolite, etc. Et d’une certaine façon il était porté et avait une inclination naturelle à ce qu’on pourrait appeler la « pratique philosophique », visant la sagesse qu’on peut atteindre grâce à la philosophie. D’un autre côté, il rentre aussi dans une attitude typique des intellectuels de l’après-guerre, il avait connu la révolution bolchévique et avait vu ce que cela signifiait, et il avait vécu la Seconde guerre mondiale même si indirectement et par des voies détournées. Mais il participa activement à la Résistance, risqua plusieurs fois sa vie ; d’une certaine manière il y avait de sa part une appartenance à la reconstruction. Et je crois que c’est aussi pour des raisons personnelles (en tant qu’immigré russe) qu’il avait tout intérêt à entretenir des liens avec la politique avec un grand P.

On a souvent parlé de son énorme talent dans les négociations. Avez-vous par hasard eu la chance de tomber sur une série d’éléments qui confirmeraient cette rumeur ?

Kojève avait une prédisposition pour la négociation. Le diplomate américain Rodney Grey qui avait eu un rôle important dans les négociations tarifaires, me l’avait confirmé. Entre 1962 et 1967 des négociations internationales eurent lieu sous les auspices du GATT, le fief de Kojève, durant ce qui allait être connu sous le nom de Kennedy Round (1962–1967). Avant le Kennedy Round, les négociations entre les signataires du GATT consistaient à réduire les tarifs douaniers et elles étaient conduites sur le mode « position par position ». La position américaine avait le plus de force — ils proposaient aux signataires du GATT un nivellement des négociations pour les réductions tarifaires jusqu’à 50% sur chaque taxe sans avoir besoin de se référer à l’autorité du Congrès. Le Président Kennedy proposait ainsi de négocier par formules plutôt que sur le mode « position par position ». Et naturellement la méthode de négociation de cette question tarifaire complexe ne semblait pas bonne à Kojève. C’est ainsi qu’en 1962, au printemps, durant ce qu’on appellera le Dillon Round que Grey était en train de négocier à Genève, Kojève se présenta le troisième jour des réunions et alla s’asseoir au dernier rang. Rodney Grey, qui avait vu entrer Kojève interrompit la séance pendant un bref quart d’heure et quittant sa place vint s’asseoir à côté de lui. Celui-ci lui dit : « Avez-vous lu ce matin l’Herald Tribune ? » — « Non » répond Grey — Kojève le sort alors de sa poche et lit un article où l’on assurait que les Français étaient en train de préparer un nouveau moyen d’affronter les négociations tarifaires, qui consisterait à niveler les taxes, c’est-à-dire à abaisser les plus fortes en proportion des plus basses. L’article était anonyme et non signé. Rodney Grey demanda à Kojève : « Mais est-ce qu’il s’agit de la position officielle de la France ? » Kojève répondit : « Non, mais elle le deviendra bientôt. »

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