Le gris européen et les drapeaux du livre blanc

L’étude de l’iconographie des rapts d’Europe nous montre la présence d’une constante, l’azur du ciel se transforme constamment en gris. En étudiant le Livre blanc sur le futur de l’Union nous avons remarqué avec étonnement que les drapeaux imaginés par la Commission pour illustrer les différents types d’unions envisagées sont tous dérivés du drapeau actuel, représenté comme s’il était vraiment gris.

Une pièce de doctrine entièrement consacrée à ce magnifique symptôme et, enfin, deux solutions pour le soigner.


Titien peint L’enlèvement d’Europe en 1562 pour Philippe II, le roi de la Méditerranée étudiée par Braudel. L’originel se trouve dans le Musée Isabella Stewart Garner à Boston. Rubens en fait une copie vers 1628, c’est la seule à se trouver encore en Europe, ou tout au moins à s’y retrouver encore. Elle est à Londres à la collection Wallace.

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Le mythe. L’histoire est assez bien connue et assez farfelue, tout au moins assez pour provoquer le récit tout étonné de Valéry Giscard d’Estaing. Zeus enlève Europe. Métamorphosé en taureau, il la transporte par mer en Crête où elle devient reine, en marquant par là une ascendance insconsciente compliquée (Pasiphaé, Phèdre).

La version de Titien est particulièrement frappante dans son iconographie : les petits anges apparaissent comme des fonctionnaires célestes incapables de maintenir l’ordre ou d’agir sur cette violence tranquille : ils finiront par s’entre-tuer en voulant intervenir avec leurs petites flèches. Europe voudrait, elle, lever un drapeau rouge, sans y parvenir, le courant la mène loin. L’azur du ciel se transforme ainsi lentement en gris.

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Gris. C’est le gris, la constante structurale des scènes d’enlèvement d’Europe. Regardez ce Boucher, aussi à la Wallace.

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Ou ce Rembrandt. Partout des nuées grises hantent la scène et menacent d’anonymat le bleu plus ou moins résistant du ciel européen.

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Gris, encore gris. Nous pouvons ainsi aller jusqu’à la version effrayante de Goya, El rapto de Europa, peinte en 1774 où ne subsiste plus rien d’idéal que du neutre : gris.

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Ça va finir. Ça va peut-être finir. Gris. Gris est aussi le taureau de la statue de l’enlèvement qui peut être vue au Parlement Européen (faite par les frères Sotiriadis)

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Jeu de couleurs. C’est à l’occasion de la production par la Commission d’un livre blanc que nous retrouvons notre gris européen. S’il n’est présent graphiquement que sur l’annexe, la couverture du document, et sa sobriété toute bureaucratique, nous laissent présager son retour. Le voici enfin qui apparaît, discret comme un tic ou un symptôme, derrière cinq drapeaux de l’Union européenne, imaginés pour représenter les drapeaux des scénarios possibles :

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Éminences grises, littérature grise, drapeaux gris. Oui, le pointillisme des fonctionnaires européens ne se limite pas à imaginer des scénarios possibles pour l’Europe du futur, il va jusqu’à intégrer au tableau qui les résume les drapeaux qui s’imposeraient alors à l’Union.

Deux remarques pour y voir plus clair. La première, c’est que ce fameux gris, que nous cherchions depuis les premières pages du White Paper, n’est pas vraiment un gris, mais plutôt l’ombre ou, pour ainsi dire, le décalque, du bleu de l’ancien drapeau européen — souvenez-vous, celui d’avant les cinq scénarios — désormais délavé. La deuxième remarque concerne la forme des drapeaux, fruit d’une vraie réflexion puisqu’on leur a donné une âme, supposée illustrer les scénarios qu’on leur a attribués. Les savants auteurs, tels des metteurs en scène, se sont livrés à un véritable casting iconographique ; la technicité laissée de côté, ce sont bien cinq idées de l’Europe que doivent incarner ces drapeaux.

Analyse des drapeaux. Le N°1 est très ressemblant, il a les mêmes dimensions que son prédécesseur. Le N°2, quant à lui, est plus petit que son prédécesseur : c’est normal, il est moins ambitieux. Le N°3, s’il demeure graphiquement très peu élégant, a le mérite d’être clair sur ses intentions quantitatives : vous voulez faire plus, bravo ! votre étoile sera plus étendue sur le drapeau. Le surprenant N°4 — peut-être notre préféré, vous vous en doutez — illustre à merveille l’idée d’efficience qu’il veut incarner ; non, le drapeau européen n’est pas seulement coupé en deux — il aurait pu l’être au milieu — il est réduit, synthétisé en un triangle. Enfin, remarquons la finesse du N°5 : il s’agit du même drapeau, mais plus grand. Autrement dit, faire beaucoup plus ensemble n’est pas faire autre chose, ni même d’ailleurs faire mieux — ce terme correspondrait plus à l’esprit « triangulaire », et résolument économique, du N°4 — c’est simplement faire plus, c’est-à-dire faire plus grand. Voilà du moins comment on donne corps à ces scénarios pour le futur de l’Europe.

Que faire enfin de l’éminence grise, celle de cette union qu’une grande partie des citoyens perçoit comme opaque et technocratique et ayant pour incarnation la Commission européenne, justement auteure de ces scénarios ? À bien regarder ces derniers, l’on s’aperçoit que cette image s’applique plus ou moins fortement selon le degré d’intégration. Classons (arbitrairement peut-être) les scénarios du moins au plus intégrateur : 2<4<1<3<5. Une opposition franche, reflétée dans les points négatifs, apparaît entre les trois premiers et les deux derniers : à partir du n°3 la Commission mentionne le risque de « manque de transparence », qui devient risque de « manque de légitimité » dans le 5. Tout renforcement du rôle de l’Union se traduirait ainsi inévitablement par une critique plus grande de son manque démocratique, illustrant le rôle qu’elle se donne elle-même d’éminence grise des souverains européens.

L’amphibologie européenne. Deux scènes traduisent donc la menace d’Europe : la première, c’est la plus explicite. Elle provient directement du mythe et porte le signe de la force géopolitique d’un taureau souverain. Impossible de lui résister. La disparition des mythes, leur transformation en éléments implicites rend cette scène plus indiscernable aujourd’hui que l’autre composée d’un ciel et d’un drapeau devenus symbole du gris d’une bureaucratie sans chair territoriale.

D’une méthode pour faire sortir le gris de l’azur. Pour préserver le bleu, il faut comprendre ce que fait le taureau, c’est là l’enseignement qui nous est donné par cet emblème qui figure encore devant le Parlement européen et qui fait enfin une synthèse entre les nuages et le taureau. Car si la force du taureau est souveraine, c’est uniquement qu’il est porté par la nécessité. Suivez-le et derrière son mouvement apparemment océanique vous trouverez l’entité territoriale appropriée, celle de la Crête, une région — et non pas une nation.

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