Nous avons rencontré Susanne Nies.

Groupe d’Études Géopolitiques — Vous avez soutenu dans un texte publié en 2014 pour la Heinrich Böll Stiftung que la collaboration franco-allemande en matière d’énergie devait montrer l’exemple en Europe, vous alliez jusqu’à parler alors d’une « région pilote pour l’innovation énergétique ». Comment articuler ce dynamisme régional situé sur une échelle transnationale avec les espaces des périphéries européennes et l’y répliquer, quand ces régions ont encore parfois une structure de production très tournée vers les centrales fossiles, comme la Pologne, la République Tchèque, ou les Pays Baltes ?

Susanne Nies — Partons d’un constat. La transition énergétique est en cours et on ne pourra pas l’arrêter. Klaus Schwab, le fondateur du Forum économique mondial, a parlé à ce propos d’une quatrième révolution industrielle [ndlr: l’introduction et le plan de son livre, The Fourth Industrial Revolution, sont disponibles par ici]. Or l’énergie, et en particulier l’électricité, est au cœur de cette révolution. Il devient ainsi nécessaire de gagner la bataille contre le réchauffement climatique et le pari de la durabilité. Nous le devons aux générations futures.

Il se peut que par des mesures alternatives, comme les réseaux intelligents ou l’efficacité énergétique, on gagne finalement le pari de la durabilité.

Des pays comme la Pologne, bien que très tournés vers les énergies fossiles, sont très dynamiques et paraissent prêts à saisir les opportunités fournies par les innovation permises par la quatrième révolution industrielle. Il se peut que par des mesures alternatives, comme les réseaux intelligents, l’efficacité énergétique, ils gagnent finalement le pari de la durabilité, avec des variations. Il est évident qu’arrêter des centrales à charbon génératrices de tant d’emplois et qui permettent l’indépendance énergétique est un choix difficile. Ce n’est cependant qu’une question de temps. D’autres pays, comme l’Allemagne, la France ou la Belgique sont déjà passés par là. La Pologne doit s’inspirer des politiques qui ont réussi dans les pays voisins.

Il me semble que les politiques régionales, les initiatives citoyennes et une nouvelle perspective qui pense les régions, les hubs, les opportunités, non les frontières, sont la réponse à donner sans attendre.

Ce qui nous conduit à questionner l’échelle transnationale…

C’était le sujet de l’article que vous mentionniez, et j’y crois profondément. Prenez le Pont de l’Europe qui relie l’Allemagne et la France à Strasbourg. Comment est-il possible qu’il relie, sur si peu de kilomètres, deux régions aux taux de chômage aussi différents? Comment se fait-il que la région de Baden Württemberg, la plus dynamique en matière d’innovation en Europe, n’ait pas d’équivalent outre-Rhin, en France ? Il me semble que les politiques régionales, les initiatives citoyennes et une nouvelle perspective qui pense les régions, les hubs, les opportunités, non les frontières, sont la réponse à donner sans attendre. Beaucoup y est déjà. Il manque simplement l’essor !

Les liens et dépendances en Europe sont le tissu même qui fait l’Europe. La politique énergétique européenne doit dépasser le repli sur soi.

Dans une contribution à la revue Hérodote en 2014, vous parlez des liens énergétiques électriques ou gaziers comme des « liens de dépendance ». A ce titre, un comportement comme celui de la Pologne ou de l’Estonie qui produisent près de 80% de leur électricité avec du charbon extrait de leur propre sous-sol (en 2014, chiffres UE), semble être orienté par le choix de l’indépendance. Le « tout-nucléaire » français pourrait également être compris en ce sens. Le refus national de renoncer, au moins partiellement, à l’indépendance énergétique est-il un obstacle à la mise en place de la politique énergétique européenne ?

Les liens de dépendance en Europe sont le tissu même qui fait l’Europe. Les réseaux sont l’avenir, fussent-ils énergétiques, routiers, médiatiques (Internet, télécommunications) ou autres.

Je crois beaucoup à une identité complexe qui contiendrait le national, le régional et l’Européen

Une approche autarcique, à la Corée du Nord, est très vieux jeu. Elle se comprend dans des situations exceptionnelles, comme dans le cas d’Israël qui pratique cette conception autarcique, mais pas dans le cas de la France, ou de la Pologne. Je crois beaucoup à une identité complexe qui contiendrait le national, le régional et l’Européen. C’est le destin de tous les Européens de se définir ainsi. L’Estonie produit de l’électricité notamment avec des schistes de pétrole, ce qui est encore plus polluant que le charbon. Elle exporte cette électricité vers la Finlande et ses voisins… La politique énergétique européenne doit dépasser le repli sur soi, elle possède deux avantages pour cela par rapport à d’autres politiques européennes: d’abord l’électricité remplace peu a peu les autres sources énergétiques et par la suite l’électricité se constitue d’emblée en réseaux.

Quand vous regardez notre carte ENTSO-E vous vous rendez compte de ce réseau unique, le plus grand du monde. Nous sommes déjà intégrés, très largement. Il faut créer, dans un contexte de transition énergétique, des politiques régulatrices intelligentes et qui permettent d’approfondir, non de diminuer cette coopération a travers les réseaux. Les nouvelles propositions de la Commission européenne, ce paquet “Clean Energy for all Europeans” vont dans la bonne direction et sont largement soutenues par les Etats membres – preuve de leur soutien pour cette Europe de l’énergie. Elle va en quelque sorte a contre-courant de l’europessimisme actuel.

Quel serait pour vous le mécanisme, à l’échelle européenne, qui permettrait le plus efficacement de se rapprocher du mix énergétique et de l’empreinte carbone « souhaitée », tout en surmontant les oppositions politiques? Doit-on préférer un mécanisme de marché, la taxation, la subvention ?

Le mix énergétique se complexifie: au delà de la génération nous devrons penser aux négawatts, mesure de l’efficacité énergétique, au stockage, aux réseaux intelligents. Parlons alors de système et de sa balance et arrêtons le débat sur le mix. Il y a une convergence en cours en Europe. C’est un puissant mouvement qui comprend les renouvelables et les nouvelles technologies, et qui ne vient que de commencer. Il sera vecteur d’emplois et de compétitivité, et l’est déjà dans quelques pays pionniers, comme l’Allemagne, l’Espagne ou le Danemark. En repositionnant le débat sur la question du “quel pays met la priorité sur quel élément de cette transition” nous changeons de perspective, et quittons le terrain du “il faut sortir du charbon”.

En ce sens des pays comme la Pologne sont impressionnants dans leur compétence et orientation vers les réseaux intelligents et vers des nouveaux vecteurs, tout comme d’autres pays de l’Est. En ce qui concerne la décarbonisation, la taxe aurait été la seule mesure efficace, mais puisque nous avons fait le choix du ETS [ndlr: Emission Trading System — pour plus de détail par ici] il faut continuer a l’appuyer. Les changements trop brusques en régulation sont vecteur d’échecs, et il faut maintenir la direction choisie maintenant.

Il faut un prix de carbone qui donne le la, qui montre la direction. A partir de 25 euros par tonne, ce serait un message clair que le charbon n’a plus d’avenir.

La dernière mesure prise par le Parlement Européen concernant la phase 4 de l’EU ETS a été adoptée par 379 voix contre 263 seulement, face notamment à une opposition des Etats est-européens, au mix énergétique très « carboné ». Voyez-vous une sortie du charbon “en douceur” en Europe de l’Est, ou l’Europe va-t-elle devoir forcer la main de certains de ses groupes d’intérêt ?

Le ETS a été mis en place quand la taxe carbone n’a pas été jugée politiquement possible. C’est son vrai problème, non l’opposition des pays de l’Est, qui a été toujours gérée. Il faut un prix de carbone qui donne le la, qui montre la direction. A partir de 25 Euros par tonne, ce serait un message clair que le charbon n’a plus d’avenir. Aujourd’hui, ce signal brille par son absence. Pour résumer: oui, il ne faut pas céder aux pays conservateurs et qui en partie nient l’enjeu climatique. Mais ce n’est qu’un élément. Mon pays, l’Allemagne, n’a pas été très convaincant non plus en matière de politique vis-à-vis des centrales à charbon. La décision du parlement Européen est une petite victoire!

A l’échelle d’un pays, les problématiques de mix énergétiques sont souvent l’objet de débats d’opinion publique, parfois conduits par l’idéologie plutôt que par des considérations véritablement énergétiques : on pense par exemple à la centrale nucléaire de Fessenheim en Alsace, ou à Hinkley Point. Le nucléaire tendant à déchaîner les passions, quel avenir voyez-vous pour lui en Europe ? Une solution de moyen terme pour remplacer le charbon en tant que baseload, ou une impasse ?

Je pense que le nucléaire n’a pas de perspectives véritables. Le coût de construction est trop élevé par rapport aux alternatives désormais renouvelables mais aussi au gaz, et la réglementation des centrales est lourde, à juste titre d’ailleurs. De plus, les “petites centrales”, type Fessenheim ou Beznau 1 en Suisse, la plus ancienne centrale du monde, du fait de la régulation lourde qui leur est imposée, n’ont pas de perspectives. Or les grands blocs trouvent difficilement leur place dans le nouveau système électrique européen, et qui sera caractérisé par la flexibilité, par le stockage etc. Le nucléaire est une technologie de transition avant son arrêt, et je vois l’Allemagne comme à l’avant-garde ici, comme dans bien d’autres domaines. Le problème de stockage des déchets ne peut être résolu, et les risques de sécurité sont bien trop grands, comme les catastrophes de Tchernobyl ou de Fukushima l’ont montré. Ne parlons même pas du coût après catastrophe qui incombe aux sociétés… C’est somme toute une technologie prometteuse du passé, sans avenir en Europe après les années 2030.

Un commentaire sur “Nous avons rencontré Susanne Nies.

Laisser un commentaire