Nous avons rencontré Fèlix Riera i Prado

Nous rencontrons Fèlix Riera i Prado. Il est né en 1964 à Barcelone et a été directeur de Catalunya Ràdio, une station de radio publique qui diffuse ses émissions en catalan, entre 2012 et 2015. Auparavant il avait été, entre autres, membre du comité directeur du parti de centre-droit Unió Democràtica de Catalunya et directeur de la maison d’édition Edicions 62. Il a été l’un des fondateurs de la faculté audiovisuelle de Catalogne. Actuellement, il écrit dans la presse catalane et notamment dans la Vanguardia, et dirige également une revue en ligne sur la culture à Barcelone.


Groupe d’Etudes Géopolitique: La question de l’indépendance a récemment gagné de l’importance dans la vie politique catalane au point de la dominer complètement. Quelle est votre expérience de ce processus ? Comment pensez-vous que le débat sur l’indépendance s’articule avec les autres domaines de la vie politique ?

Fèlix Riera i Prado: Je considère que l’évolution sociale, culturelle, économique et politique qui s’exprime aujourd’hui dans le contexte catalan réclame des changements dans la Constitution espagnole pour offrir une meilleure articulation entre la Catalogne et l’Espagne. La question catalane, qui est ouverte depuis la fin du XIXe siècle, ne trouvera pas sa solution dans la résistance de l’Espagne aux réformes nécessaires ni dans la volonté catalane provocatrice de créer des scénarios de rupture qui ne prennent pas en compte l’État de droit ni le cadre légal. Une indépendance unilatérale risquerait de ne pas prendre en compte la question du consentement de l’Union européenne, le désir de plus de 50 % des citoyens de Catalogne qui préfèrent d’autres issues au conflit et un conflit avec la légalité qui produirait une grande confusion juridique et porterait atteinte à l’économie de la Catalogne.

La question catalane est très similaire à la question écossaise dans sa configuration sociale.

Quel rapport voyez-vous entre le mouvement indépendantiste catalan et les autres mouvements régionaux qui traversent simultanément l’Europe, en Écosse, au Pays basque, en Italie du Nord ? La Catalogne et l’Écosse n’ont-elles pas en commun d’avoir depuis longtemps une identité spécifique et une certaine autonomie institutionnelle, mais de n’avoir connu que récemment un retour en puissance de l’indépendantisme ?

La question catalane est très similaire à la question écossaise dans sa configuration sociale. Cela dit, elle est différente de celle du Pays basque qui bénéficie d’un accord économique spécifique qui permet le contrôle des impôts. Dans le cas italien, nous ne devons pas oublier qu’au XIXe siècle le Risorgimento de Garibaldi qui est au fondement de l’Italie actuelle a pris vie au nord de l’Italie. Dans le cas catalan c’est la Castille qui a conçu et construit l’unification de l’Espagne malgré l’opposition la Catalogne.

L’indépendantisme catalan s’est consolidé au détriment du nationalisme catalan qui a gouverné la Catalogne des années 80 au début du XXIe siècle. La grande victoire de l’indépendantisme réside dans la réclamation commune à la droite, à la gauche et au centre de dépasser l’actuel modèle d’autonomie par un nouveau statut politique.

Tous les partis indépendantistes sont pro-européens

Peut-on dire que les indépendantistes catalans se veulent plus européens qu’espagnols ? Peut-on en Espagne voir émerger une alliance entre les niveaux continental et local contre le niveau national, comme elle semble se dessiner dans le cas de l’Écosse ?

Pour l’indépendantisme catalan, sans l’Europe il ne peut y avoir d’indépendance. Tous les partis indépendantistes sont pro-européens. Ils considèrent l’Europe comme un prolongement de ses aspirations et une manière de garantir une certaine stabilité économique. La Catalogne au XIXe siècle fut la connexion entre l’Espagne et les tendances culturelles qui avaient lieu en Europe et surtout en France.

Pour l’Union européenne l’indépendance de la Catalogne risquerait de se propager : Écosse, Bavière, le Nord de l’Italie, Corse, Belgique. C’est pourquoi elle est ambiguë dans ses déclarations et claire dans son désir inavoué de ne pas la voir prospérer.

Pour les Catalans l’Union européenne représente une garantie démocratique pour son futur.

Comment expliqueriez-vous que le nationalisme catalan en particulier soit, à l’opposé de ce que l’on trouve à l’échelle des pays européens, un nationalisme européiste?

Le fait que le mouvement indépendantiste catalan est pro-européen s’explique par les stigmates du franquisme qui isola la Catalogne et l’Espagne de la force modernisatrice de l’Europe. Pour les Catalans, l’Union européenne représente une garantie démocratique pour son futur. Le 23 février 1981 eut lieu un coup d’État en Espagne qui a ressuscité le fantôme du soulèvement militaire de Francisco Franco contre la République espagnole. Pour l’indépendantisme sortir de l’Europe signifierait rester dans un coin de l’histoire, à la marge de celle-ci. Sans la reconnaissance de l’Europe l’indépendance resterait boiteuse.

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