Nous avons rencontré les rumeurs de la City

Groupe d’études géopolitiques — Il serait extrêmement intéressant d’avoir une idée, d’après ce que vous observez autour de vous, de la vision personnelle que les banquiers ont de la situation — la vision personnelle et privée, et non ce que les grands PDG peuvent dire à Bloomberg ou Reuters.

Si vous entendez par là des banquiers qui travaillent dans des marchés publics, les fonds d’investissements, etc… ce qui importe n’est pas à quoi ils pensent, mais comment, quelle est leur méthodologie : mettez-moi dans une situation me permettant d’évaluer les risques, et je continuerai à faire mon travail, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Union Européenne. Vous devez prendre en considération le fait que la grande majorité des fonds opèrent depuis Londres, mais que leurs investissements sont faits à une échelle globale. Ainsi, à moins que se mettent en place des restrictions spécifiques imposées par l’UE aux institutions financières du Royaume-Uni — restrictions que la première ministre envisagerait comme « un acte inamical » — , ils devraient bien se porter. En d’autres termes : personne n’a de boule de cristal et parier sur un scenario est toujours trop risqué dans le domaine financier. Par conséquent, d’ici à ce qu’il y ait des changements nets, il n’y a pas de nouvelles opportunités à saisir. De plus, la vie que nous menons ici est trop remplie pour faire de multiples plans que l’on n’aura pas le temps de mener à bien.

Vous n’avez donc pas l’impression qu’il y ait une perspective plus mûre, plus réfélchie de la part du monde financier?

Peut-être que, d’un point de vue extérieur, on peut croire que la finance est un monde de grande perspicacité et qu’il est fait d’esprits lucides capables de faire des prédictions précises. En fait, il s’agit plutôt d’un univers où l’on s’adapte rapidement à des contextes au fur et à mesure qu’ils apparaissent.
Comprenez-moi, toutes les banques, et toutes les institutions financières disposent d’experts pour faire des plans, des scénarios, soupeser les possibilités… rien de mieux. Mais les activités sont menées par des gens qui ne font que conclure des contrats jour après jour, et ces personnes ne vont prendre en compte que le scenario qui va prévaloir sur les autres, mais seulement lorsqu’il se sera réalisé, pas avant.

Notre bureau économique a proposé (cfr. supra) de comprendre en quelle mesure le Brexit pourrait devenir la pierre tombale sur la Taxe sur les Transactions Financières. Observe-t-on une forme d’enthousiasme chez ceux qui croient que la City peut jouer le rôle de refuge pour les institutions souhaitant fuir les réglementations de l’Union Européenne ?

Bien entendu, sortir de l’Europe ouvre des opportunités au Royaume Uni. Mais, avant qu’elles deviennent réalité, nous sommes dans le domaine de la pure spéculation. On entend parler de plans visant à faire de Londres une sorte de Singapour européen. C’est en partie intéressant, et en partie naïf. Nous vivons dans un monde où 100% des transactions financières sont, ou peuvent être, digitalisées. De plus, certains domaines du secteur financier sont comme de l’eau qui coule : si vous la bloquez à un endroit, elle coulera à un autre, et l’on ne peut pas vraiment l’arrêter. Je ne vois pas d’avantage compétitif déterminant pour le Royaume-Uni, si l’on le compare à Singapour, à Hong-Kong, à Panama, et tant d’autres. Le Royaume-Uni risque d’être un nouveau-venu sans attractivité spécifique. Comme le soutenait récemment un haut fonctionnaire chinois, Londres était la porte de l’Europe, sans Europe, Londre risque d’etre une porte.

Les employés des principales institutions financières s’intéressent-ils particulièrement aux complications politiques et légales que pourraient entraîner le Brexit, ou bien les banquiers considèrent-ils qu’il est impossible qu’ils pâtissent véritablement de la sortie, dans la mesure où les sacrifier porterait un trop grand coup à Londres ?

Les employés peuvent penser qu’il est impossible de tout changer à Londres. Cependant, les professionnels savent que des changements vont advenir s’ils sont rendus nécessaires par les circonstances. Rien n’est impossible, notamment lorsque l’on parle d’institutions qui mènent des opérations globales. Bien entendu, une grande perturbation est possible, et je connais un certain nombre de personnes qui envisagent de faire un pas vers l’Europe continentale avant même d’y être contraints. Encore une fois, il ne s’agit pas d’un pari, mais simplement d’une décision rationnelle. Préférez-vous attendre l’heure de pointe et vous battre pour monter dans votre bus, ou bien prendre de l’avance pour être sûr d’y avoir une place ? Quoiqu’il arrive, si aucun changement fondamental n’intervient, on peut toujours faire marche arrière !

Depuis le vote, et à la suite des nombreux coups de théâtre autour de l’article 50, avez-vous observé un changement de perception du Brexit ? Une vision différente des conséquences que l’on peut en attendre dans le secteur financier ?

On ne peut pas vraiment dire cela. J’imagine que de nombreuses personnes s’inquiètent de l’augmentation de l’inflation, causée par la faiblesse de la Livre, que d’autres sont effrayés, ou bien ont déjà perdu leur travail parce que leur employeur a déplacé le théâtre de ses opérations à l’étranger.

Mais, franchement la situation financière actuelle est une chose, et la situation politique (à laquelle vous faites allusion en parlant de “coups de théâtre”) en est une autre. J’espère que les gens qui ne vivent pas au Royaume Uni comprennent, et tirent des leçons de l’histoire du Brexit, ainsi que du rôle qu’il joua, dans l’élection de Trump, par exemple.

Ce que je veux dire par là, c’est que, Brexit ou pas, le secteur financier se portera bien de toute façon et qu’il ne s’agit pas de la dimension la plus importante de notre vie en communauté.

Cependant, et il s’agit là de mon point de vue personnel, je pense qu’à la fois le Brexit, et l’élection de Trump ont fait comprendre au monde financier qu’un changement pouvait advenir. Dans les dix dernières années, grosso modo, la finance n’a jamais été véritablement perturbée par la politique. Il est possible que, dans la décennie à venir, les décisions politiques aient un impact sur des décisions purement financières, comme les allocations des portefeuilles, et tant d’autres, ce qui n’avait jamais été le cas auparavant.

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