L’Europa Regina — Analyse d’un symbole

 Un viatique pour l’année. Nous pensions à un symbole à offrir pour nous accompagner dans cette longue recherche commencée l’année passée : enrichir la symbolique européenne de son contenu géopolitique. Le choix de cette image, l’Europa Regina, en bon latin, Europa in forma uirginis, paraît aller de soi tant celle-ci illustre la recherche précoce de symboles purement géopolitiques pour l’entité « Europe ».

Europe, weaving the flag of Brexit since 1539

Imaginer l’histoire présente. S’il apparaît la plupart du temps tout à fait stérile d’utiliser l’histoire comme un simple argument pouvant faire autorité dans les débats du temps présent, l’étrangeté et l’inactualité de certains documents historiques semble parfois nous replacer nez à nez devant nos propres problématiques (pour continuer ce débat vous pouvez vous en rapporter au premier chapitre de ce classique des sciences sociales). Parmi les grands concepts géographiques qui entourent aujourd’hui l’idée d’Europe, on retrouve les questions de son unité, de son caractère continental, de sa verticalité africaine ou de son horizontalité asiatique. Ces questionnements qui fondent la compréhension d’une Europe géographique, politique et par là même géopolitique sont-ils déjà à l’oeuvre dans la première modernité?

Bref retour sur les espaces au XVIe siècle. Minée de l’intérieur par des guerres et des rivalités, l’Europe du XVIe siècle devait brutalement commencer sinon à se penser, du moins à s’imaginer et à se représenter en continent, d’autant plus que la découverte de l’Amérique tend brutalement à l’Occident le miroir d’une terre providentielle, extension et refuge lointain d’une chrétienté toujours en proie à la menace du Turc, harcelant le flanc oriental et devenant, pour un bon siècle, l’ennemi par excellence du prince chrétien d’Occident.

Sens de l’espace européen au XVIe siècle. L’Europe, qui se met alors à s’envisager comme ce substrat territorial de la chrétienté, se voit placée malgré elle devant la nécessité de faire corps et de trouver une difficile unité, malgré ses divisions internes devenues entretemps religieuses. C’est là tout le sens des paix et des alliances conclues au XVIe siècle : l’on s’allie, l’on se ligue, d’abord contre l’ennemi et en raison justement de sa dangerosité réelle ou supposée : l’infidèle  ottoman ou l’hérétique protestant  . Les paix des guerres d’Italie sont autant d’alliances défensives destinées à donner carrière à des ligues européennes fortes. Vint un moment donc où les différents princes du continent durent se donner des airs d’unité et de solidarité pour assurer leur protection ; gageons que ces alliances, unions formelles et évolutives, ont dû inspirer les premières représentations de l’Europe comme corps uni.

Que peut le corps? L’horizon symbolique que l’on retrouve alors mobilisé à côté de la symbolique monarchique est l’anthropomorphisme — où corps ne veut bien sûr plus dire uniquement corporéité et unité, mais bien cohérence anatomique, articulation entre différents membres, condition de réalisation de la carte. De là vient probablement l’effet de déterritorialisation qui nous saisit en découvrant ces cartes, lesquelles, dès lors qu’elles se sont résolues à distribuer l’espace conventionnellement, selon un axe Nord-Sud, n’ont plus qu’à étendre la reine horizontalement.

Ci-gît Europe

Vertical/horizontal. L’Europe est une reine debout, elle se tient comme un État (status), reconnaissable par ses attributs qui coïncident avec les régions qu’ils représentent. Cette double cartographie symbolique — physique et politique — apparaît sur la carte de Johannes Putsch qui est la première (1537) et la plus reconnue des Europae Reginae. La large diffusion de cette figure au XVIe siècle permit le développement d’autres représentations semblables, plus ou moins fidèles à l’originale au gré des évolutions politiques.

Forme politique d’une reine discrète. Voilà comment nous nous laissons aller à rêver que le XVIe siècle trouva à résoudre, certes momentanément, cette contradiction clé de l’orientation de l’Europe par rapport aux mondes qui l’entouraient : à la fois le continent qui était en-haut de l’Afrique et celui qui était à côté de l’Asie. La représentation horizontale de l’image tend à effacer cette valeur discrète de l’espace, même si nous sommes forcés de conclure que le corps de la reine trouverait alors à s’épanouir, dans les linéaments de sa robe, au drapé indéfiniment allongeable, à partir des parapets de ce qui, géographiquement parlant, devrait correspondre à ce que nous appelons aujourd’hui l’Europe de l’Est. Elle est alors séparée de l’Asie par un Pont Euxin plus ou moins démesuré selon les représentations. Les contemporains de l’image ne semblent pas insister sur ce thème, nous proposons donc cette lecture à titre hypothétique, tout en ne laissant pas de croire que cette image de la reine-Europe peut encore avoir son rôle à jouer au sein de notre représentation symbolique du territoire européen, ou qu’au moins elle nous encourage à rénover cette tradition.

Philologie d’une forme politique: qui est la reine discrète. Une lecture plus précise et philologique exigerait de s’attacher aux symboles pour en saisir tout le sens. La reine porte les insignes impériaux : sur sa tête-Espagne est posée la couronne de Charlemagne, tandis que son bras droit, à vocation péninsulaire, tient l’orbe (Sicile) et sa main gauche (Danemark) le sceptre. Pour parfaire la composition symbolique, son coeur, sorte d’îlot entouré d’arbres et clairement visible sur tous les avatars de l’Europa Regina, est figuré par la Bohème. Il n’y a donc pas de doute : ce qui donne son sens et rend possible l’existence d’une telle représentation pour les hommes du XVIe siècle, c’est la domination de la maison de Habsbourg sur l’Europe à partir du règne de Charles Quint : Saint Empire Romain parvenant à unir le monde germain avec le latin. De fait on retrouvera sur des représentations postérieures à celle de Johannes Putsch (comme par exemple sur la fameuse Cosmographia Universalis de Münster) cette même préoccupation symbolique, amplifiée à l’extrême par l’opposition entre la simplicité formelle de la carte, d’où ne semblent dépasser en rouge que les villes, et le détail des insignes et du visage — réputé à cause de sa vraisemblable ressemblance avec celui d’Isabelle de Portugal (1503–1539), cousine et épouse de Charles Quint (ici figurée dans un portait de Titien).

There is a match!

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