Entretien intemporel avec André Gide

Entretien avec M. Gide. Nous rencontrons André Gide dans un grand café du côté du jardin du Luxembourg. Sa ponctualité et son élégance ne nous surprennent qu’à partir du moment où nous nous mettons à mesurer l’étendue de l’œuvre qui l’accompagne comme une ombre. Pendant la conversation, nous remarquons que sa langue s’essaye à plusieurs parcours avant de prendre le parti d’une formule exacte. Quand elle est retrouvée, enfin ! le système de sa voix fait brusquement arrêt, et il ne vous reste plus qu’à contempler comment à travers le petit cristal de bismuth dont il vous a fait don, les questions sont devenues claires et les efforts ont cessé de paraître toujours menés en vain.

Ô toi, passant qui passes insouciant — J’étais le masque que tu portes. Celui que je porte à présent, tu le seras

Groupe d’Études géopolitiques européennes : Vous vous êtes souvent opposé à la rhétorique nationaliste et pourtant le caractère français que vous associez au dessin, car, comme chez Baudelaire, il est fondé sur la critique, est pour vous une école universelle. Une personne vraisemblablement malintentionnée pourrait vous accuser de promouvoir une variante un tantinet plus chic de ce que nous propose aujourd’hui le nouveau Front National, et pourtant d’aucuns n’ont pas hésité à vous attaquer en voyant en vous un agent de l’internationalisme. Comment articulez-vous ces positions apparemment contradictoires ?
André Gide : Je l’ai dit maintes fois et depuis bien longtemps déjà : c’est en étant le plus particulier qu’on sert le mieux l’intérêt le plus général. Et ceci est vrai pour les pays aussi bien que pour les individus.

GEGE : L’opposition entre les problèmes nationaux et européens n’est donc pas résolue par la proposition du nouveau nationalisme européen ?
André Gide : Le véritable esprit européen s’oppose à l’infatuation isolante du nationalisme ; il s’oppose également à cette dépersonnalisation que voudrait l’internationalisme.

GEGE : Comment expliqueriez-vous alors que cette perspective soit aussi peu présente dans le débat, que les partis ne s’en saisissent que marginalement et que la plupart des clercs l’ignorent ?
André Gide : la question de l’Europe préoccupe bien peu les esprits — ou plus exactement ne préoccupe qu’un bien petit nombre d’esprits.

GEGE : Dès lors faudra-t-il reconnaître le caractère technique et aristocratique du débat européen ou faudrait-il procéder pour en donner une plus large perspective au sentiment commun dont vous parlez ?
André Gide : Le sentiment d’un intérêt commun ne se réveille qu’en face d’un danger commun, et jusqu’à présent, le sentiment du danger n’a fait qu’opposer les peuples d’Europe les uns aux autres.

GEGE : Et pourtant aujourd’hui l’institution devrait craindre pour la première fois sa réelle destruction.

André Gide : L’habitude en est prise et c’est pourquoi l’on consent aujourd’hui si difficilement à considérer comme un danger commun la faillite.

GEGE : Dans le danger de la faillite commune vous ne voyez pas la possibilité d’une destruction. Permettez-nous d’offrir ce dernier mot à nos lecteurs, comme baume pour les temps difficiles qui nous attendent, et comme une assurance pour garder un pas et un travail qui ne sauraient être vains.

Laisser un commentaire