14 novembre : Centenaire de la révolution Russe

Quelques points sur la révolution 

Cf Le Monde de Lénine sur legrandcontinent.eu

On souligne trop peu l’importance capitale du mot d’ordre de la paix. La révolution russe se déroule pendant la fin de la 1e Guerre Mondiale. La situation militaire russe est difficile. C’est elle qui a motivé la révolution de février. La question sociale est importante dans le succès bolchevik mais pas décisive. C’est la paix qui leur permet de dominer l’opinion russe. Pendant les journées d’avril, les bolcheviks soutiennent une manifestation contre le gouvernement provisoire, accusé de poursuivre la guerre.

La question des nationalités a elle aussi joué un rôle majeur. On parle de révolution russe, mais l’entité en révolution est l’empire tsariste. Ce pouvoir tsariste avait entrepris une politique de russification des minorités nationales aux marges de l’Empire tout au long du XIXe siècle.

Il est vrai que le mot d’ordre de l’autodétermination des peuples étonnera dans la bouche des marxistes du parti bolchevik. Lénine lui accorde cependant une importance tactique considérable, car l’excitation du sentiment national des peuples de l’Empire jouera contre les armées blanches, qui reprennent l’idéologie grand-russe. Dénikine refuse de modérer sa position sur ce point, et perd de nombreux partisans au cours de la guerre civile.

Le rapport ambigu entre ville et campagne russe relève d’un paradoxe du point de vue marxiste. En théorie la Révolution socialiste doit être fondée sur le prolétariat urbain et les ouvriers. Rosa Luxembourg exerce d’ailleurs une critique de la révolution d’octobre en ces termes, dénonçant le caractère bancal de l’expérience russe. Mais si le parti bolchevik faisait sa propagande auprès des ouvriers, c’est grâce au concours des paysans, et des soldats (en immense majorité des paysans eux-mêmes) séduits par les mots d’ordre de la paix et de la redistribution des terres, que la Révolution peut surmonter la réaction blanche. Les soviets qui fleurissent partout en Russie en 1917 sont en grande majorité ruraux, et ils attirent une paysannerie qui n’avait jamais entendu parler du marxisme auparavant :une révolution hétérodoxe face à la théorie. D’ailleurs tous les communistes jusqu’à Marx lui-même s’attendaient peu à l’éclatement de la révolution mondiale dans un pays encore si fortement agraire. Malgré cela, le malentendu entre les bolcheviks (qui caressent le rêve de la collectivisation) et les paysans (qui se satisfont de la redistribution des terres) porte en lui les germes des atrocités à venir dans le monde rural russe de l’entre deux guerres.

La révolution russe dans la mémoire des pays de l’Est et de la Russie : un Hiver des peuples ?

Le GEG a étudié cette semaine la question de la mémoire de la révolution russe et en particulier l’évolution des manuels scolaires depuis la fin de l’URSS jusque dans la Russie Poutinienne. La révolution a été refoulée par le régime de Poutine, qui valorise la période soviétique tout en occultant la révolution. Dans la Russie d’aujourd’hui, on peut se réclamer à la fois du Tsarisme et de l’URSS, mais la révolution est presque taboue, en tant qu’elle a été une source de chaos. C’est là une manière de s’opposer à la décennie 1990, qui avait été une période libérale et occidentaliste. Poutine veut réaffirmer

La mémoire de la Révolution d’Octobre entre en conflit avec la mise en valeur permanente de la Grande guerre Patriotique. Quand on demande aux Russes l’événement fondateur de leur propre histoire c’est la 2e Guerre Mondiale, et non la révolution, qui entraîne la désagrégation de l’Empire Tsariste et la perte de nombreux territoires.

Dans la presse russe, la révolution d’Octobre est aujourd’hui peu mise en valeur. Poutine déteste Lénine et Trotski, associés au désordre et à la désintégration de la communauté nationale bien plus que Staline. La révolution est critiquée dès le début de la Perestroïka en 1985-1986. Gorbatchev autorise alors un retour critique sur les causes et les conséquences d’Octobre.

Les marges de l’Empire Russe, sont les premières, en 1917 à lutter pour leur indépendance. Lénine articule habilement internationalisme communiste et nationalisme des minorités Pour faire triompher la révolution il faut libérer les peuples d’abord de la “prison des peuples” de l’Empire des Romanov. Le gouvernement bolchevik édicte un décret sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes. Ce sont cependant avant tout les mouvements nationalistes qui prennent le pas, et non des partis communistes. Les éveils nationalistes sont récupérés par les puissances belligérantes. Ils essaient d’en profiter, comme l’Allemagne, dans le cadre d’un provisoire “Drang nach Osten” rendu possible par le chaos laissé par la paix de Brest Litovsk. Du côté des Alliés et par la suite, la politique de Containment et de glacis antisoviétique s’accommode des nationalismes d’Europe de l’Est.

On pourrait alors parler d’un Hiver des peuples, celui des indépendances récupérées et anéanties par la déferlante rouge. Après cette paix désastreuse signée par Trotsky commence l’inverse d’un printemps des peuples, fait d’instrumentalisation des nouveaux Etats par les puissances environnantes et de reconquête partielle des éphémères nations.

Les nations d’Europe de l’Est nées et disparues pendant cette décennie ont cependant des parcours différents. Le sentiment d’appartenance existait en Ukraine bien avant la Révolution Russe. Après Octobre, une certaine confusion s’installe, alimentée par la proclamation d’une République Populaire d’Ukraine par les soviets. Lénine sera un temps en faveur d’une politique d’indigénisation, qui redonnera provisoirement aux Ukrainiens le plein usage de leur langue et une certaine autonomie culturelle.

En Finlande l’indépendance est liée à une guerre de libération très violente. “La haine du russe est l’essence même de l’esprit finnois” affirme le nationaliste finnois Elias Simojoki. Les Pays Baltes sécessionnistes de la Russie sont d’abord soutenus par les français. Puis la France avantage à leurs dépends la Pologne, un acteur qui dispose d’un poids critique plus grand pour la constitution du fameux glacis soviétique. Les Polonais envisagent la renaissance de leur État avec une perspective prométhéenne reprenant les frontières du “commonwealth” polono-lituanien disparu au XVIIIe siècle, qui s’étendait de la Baltique à la Mer Noire.

Avec l’ascension au pouvoir de Staline, les sentiments nationaux cessent d’être attisés dans les marges de l’Empire qui ont été reconquises. Après la Seconde Guerre mondiale, la politique de rattachement de différents Oblasts russophones à la République Socialiste d’Ukraine témoigne d’une volonté de manipuler les identités ethniques et de diviser pour mieux régner.

Cent ans après la Révolution Russe, on pourrait presque considérer Lénine comme l’artisan malheureux des indépendances, et la Russie comme une victime de son propre jeu à l’orée de la période soviétique. C’est grâce à Lénine que ces peuples prennent conscience d’eux mêmes. Si Lénine fait l’objet de quelques résurgences russes contemporaines, il est totalement rejeté en Ukraine par exemple. La distanciation symbolique des ukrainiens vis à vis de la Russie passe par des efforts pour oblitérer le rôle positif de Lénine et valoriser des Figures nationalistes ukrainiennes, qui sont parfois très controversées, certaines ayant collaboré avec l’occupant Nazi pendant la 2e Guerre Mondiale.

La part nocive et rétroactive des nationalismes est un impensé géopolitique de la révolution russe. On pourrait dire en quelque sorte que la révolution russe a été construite sur un malentendu : une grande partie des mouvements nationaux d’Europe de l’Est n’avaient que faire de l’émancipation des peuples selon une doctrine léniniste, mais cherchaient juste à couper les liens avec la prééminence grand russe.

Juste avant la chute finale de l’URSS en 1991, un projet d’union des nationalités avait pour objet de transformer l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques en une Union des Républiques Souveraines.

Mais en quoi peut on parler d’un hiver des peuples spécifique à la période 1917-1923 ? Les répressions des mouvements nationaux en Europe de l’Est remontent bien plus loin dans le temps. En outre la période post-1918 correspond à l’accession à l’indépendance des pays d’Europe Centrale.

On peut contester l’expression d’Hiver des peuples , puisque dans les années 1920 certains peuples peuvent connaître une certaine renaissance politique et culturelle. Il ne faut pas oublier que trois empires majeurs disparaissent d’un coup l’Empire d’Autriche, l’Empire Ottoman et l’Empire Russe : une phase particulière dans l’Histoire de l’Humanité pendant laquelle certaines nations voient pour la première fois depuis très longtemps le jour en tant qu’Etat, pendant que d’autres restent soumises.

L’aide active de la part des Allemands pour les Bolcheviks est un thème de propagande anticommuniste beaucoup agité. L’Empire Allemand avait en 1917 un intérêt objectif à la propagation de l’idéologie Bolchevique du “défaitisme révolutionnaire” prôné par Lénine. Mais les mesures d’aide aux bolcheviks sont finalement assez restreintes. Les Allemands permettent à Lénine de traverser leur territoire et distribuent certaines aides pécuniaires à certains individus proches du bolchevisme mais pas à Lénine particulièrement. L’Empire Allemand profite du chaos pour pousser vers l’Est, par exemple pendant la Guerre Polono-Lituanienne : les Allemands étaient à l’oeuvre et cherchaient à conserver leurs intérêts
une activité allemande par des agents mais aussi des Corps francs de la Baltique, qui faisaient alliance par moment avec les Bolcheviks pour faire pression sur les jeunes pays Baltes. Ces entreprises somme toutes limitées de quelques corps francs alimentent, pendant l’Entre Deux Guerres, la hantise française de la résurgence allemande en Europe Centrale, d’un axe Berlin-Moscou.

Comment les Bolcheviks ont ils réussi à s’emparer d’un territoire immense alors qu’ils étaient assiégés ? Pendant une période en 1919, les bolcheviks contrôlent un territoire assiégé. Mais les armées blanches sont affaiblies par une multitude de faits sociaux et politiques.

Elles ont d’abord affaire à de nombreuses insurrections sur leurs arrières, plus opposées aux blancs qu’aux Bolcheviks sur la question de la redistribution des terres. Les paysans supportent mal la politique réactionnaire des tsaristes, qui reviennent sur la redistribution de 1917. En outre ont lieu en permanence des défections au sein de l’armée blanche, car les officiers blancs n’ont pas su regagner la confiance de leurs hommes

Les cas de désertion se multiplient. les officiers n’ont pas su adopter des relations égalitaires. Déjà après février 1917, le gouvernement provisoire libéral avait avait adopté un décret visant à établir des rapports plus respectueux et humains entre la troupe et le commandement. En revenant au commandement brutal et humiliant de l’armée tsariste, les chefs blancs provoquent en partie l’aliénation des hommes de troupe

Les chefs blancs s’entendent aussi très mal entre eux, la redistribution des aides européennes est un point de discorde entre eux. Chacun est animé par ses ambitions personnelles. Koltchak fonde une république éphémère à Vladivostok.

Les corps expéditionnaires européens sont souvent très mal organisés, et ne progressent guère au delà des lieux de leur débarquement. Les soldats en arrivant sur le terrain ont d’ailleurs rencontré rapidement les idéaux bolchéviques et s’en sont sentis proches. Le corps français en Crimée se rebelle en 1923, et Dénikine n’en obtient pas le résultat escompté. Quant à l’Armée Rouge forgée par Trotsky, elle a une dynamique inverse de réorganisation.

La mémoire de ces 5 années de révolution est elle aujourd’hui encore vive, ou est elle devenue un “matériau froid” pour les différents bords ?

Au delà du refoulement poutinien et de la non-commémoration d’Octobre 1917, ce qui marque les populations de l’Europe Occidentale en 1918 c’est la fin de la première guerre mondiale. La Révolution, de ce fait, est un événement masqué dans la mémoire de l’Europe de l’Ouest.

La révolution d’octobre serait elle un objet politique froid ou chaud selon les pays qu’elle a le plus affecté ? On l’a vu au moment de l’annexion de la Crimée, qui a transporté en France le débat sur l’identité ukrainienne. dans la présentation de Lénine, quelle est la portée ultime de son projet : il utilise le nationalisme comme un moyen pour faire triompher la révolution. Une bonne partie de l’argumentation Poutinienne remet en cause les résultats d’une action de propagande de Lénine.

La crise ukrainienne se focalise sur la question de l’identité même de ce pays, construit autour d’une culture “russo-ukrainienne” et d’une culture purement ukrainienne, que les milieux nationalistes tentent de remettre sur le devant de la scène, tandis que des régions orientales comme le Donbass font valoir une identité russophone.

Quels échos de 1917 percevons nous en géopolitique européenne un siècle après ?

Dans le contexte de la montée des populismes, et en particulier de gauche, Lénine a connu une sorte de micro-renaissance. Podemos a prononcé un discours à la gloire de Lénine, Mélenchon considère la rue comme aussi légitime que les institutions politiques. Ce discours qui oppose le peuple aux puissances de l’argent serait-il le signe d’une nouvelle révolution d’octobre alors que l’Etat régalien semble entré en crise.

De même, assistera-t-on à l’émergence d’une nouvelle internationale blanche, terme utilisé pour désigner la circulation des hommes, des idées et des fonds entre les mouvements contre-révolutionnaires ? Ces deux transpositions des données géopolitiques d’Octobre 1917 dans le monde de 2017 semblent hasardeuses. A part les caractéristiques voisines de certains mouvements autonomistes et leur envie d’en découdre avec leur Etat national, les partis autonomistes et indépendantistes d’aujourd’hui n’ont pas grand chose en commun et certainement plus l’attachement idéologique au marxisme.

Conséquences de la Révolution, L’URSS devient un Etat pestiféré, que  Anglais et les français répugnent à le reconnaître, tandis que tous les pays européens se posent à l’époque la question de la “loyauté” des partis Communistes.

Le soutien de Poutine aux mouvements populistes pourrait, avec précaution, être comparé au soutien de l’URSS aux Partis Communistes Occidentaux. Mais cette analogie se heurte au fait que les partis qui prêchent l’indépendantisme sont parfois pro-européens et parfois farouchement euro-sceptiques. De plus ils veulent tous inscrire leur région dans une économie libérale mondiale, et pensent que leur région serait viable en tant que nation souveraine.

Autre comparaison structurelle, l’arrivée de l’Allemagne jusqu’aux portes de la Russie est comparable aux offensives des armées blanches arrivant de l’Ouest et de l’Est. Cette pression géopolitique venue des deux côtés influence les nationalismes de l’Europe de l’Est. L’Europe est pour eux un continent dont le centre est plus à l’ouest, tandis que la Russie est une autre puissance qui se trouve plus à l’Est. C’est ce dangereux entre-deux, lieu de passage des armées, qui les a poussé vers un nationalisme plus agressif.

Les pays de l’Est possèdent encore une véritable mémoire chaude de la Révolution et de ses suites : ils ont d’ailleurs intégré l’OTAN avant l’UE, préférant s’attacher d’abord aux Etats-Unis qu’à une Europe de l’Ouest qui ne les a pas toujours défendu. Le Nationalisme polonais se construit par rapport à une incertitude côté allemand. Des états aux frontières autrefois instables, comme la Pologne, sont devenus aujourd’hui les états les plus homogènes ethniquement d’Europe.

Un article sur Figarovox tentait de faire le parallèle entre les deux. Mélenchon se veut patriote et se réfère plus à la Révolution Française, Cuba. Il prétend défendre la Gauche et l’indépendance nationale en même temps, et ne se réfère pas de lui-même à Lénine.

La spécificité du moment révolutionnaire de 1917 réside peut être dans un internationalisme, qu’on a tendance à ne plus considérer comme un  phénomène étonnant, puisque les partis communistes existaient déjà depuis presque 70 ans en 1917. Mais cet internationalisme dominant les années 1917 à 1923, puis une partie de la période soviétique, est une exception dans l’Histoire mondiale, et en particulier dans l’Histoire de l’Europe de l’Est

Si les frontières de l’Europe ne sont pas définies en 1923,  et offrent encore la possibilité d’un ordre international nouveau, elles le seront en 1948, avec le figement de la rivalité des blocs.

Le soutien pour Staline en Russie est précisément attaché au rejet par Staline de la stratégie internationale des premiers Bolcheviks, pour se concentrer sur un socialisme dans un seul pays. L’internationalisme dans l’Histoire politique de la Russie et de ses voisins est un phénomène assez exceptionnel.

Les populistes se développent aujourd’hui dans un système de solidarité des différents nationalismes, mais qui n’équivaut en rien à l’internationalisme, simplement pour des questions idéologiques.

Poutine, grand soutien et modèle de ces mouvements populistes, cherche plus un “équilibre” des nations européennes qu’une solution internationale. Certains chercheurs appellent ont appelé ce mouvement de convergence relative des nationalistes au niveau européen “néo nationalisme”

Le nationalisme polonais est extrêmement russophobe mais la manifestation pour commémorer l’indépendance de 1918 a aussi accueilli des membres de réseaux nationalistes proches du Kremlin. Il existe donc une confusion entre les mouvements proches de Poutine et certains nationalismes qui se sont construits en opposition face à la Russie.